mardi 7 février 2017

Retournements et soulèvements

Dans des émissions de radio successives, j'entends coup sur coup des formules de langage ou des appellations qui viennent faire résonner ce que mon livre Rue Freud a abordé sur l'interdit de se retourner derrière soi, le retournement et le renversement.


C'est d'abord une expression de comptabilité financière semble-t-il, "à fonds renversés ", qui vient tout de suite susciter en moi de multiples images; mais n'en trouvant pas d'écho sur internet, j'ai pensé que j'avais mal entendu. Puis juste après, dans une autre émission, il est question des "retournés" à propos de réfugiés revenus dans leur pays. Et j'apprends en effet l'existence d'un film, "Les retournés", sur un camp de réfugiés au Tchad ayant fui la guerre civile centrafricaine à la fin de l'année 2013. Etrange appellation qui peut s'entendre au sens symbolique, celui qu'on entend aussi dans l'expression "en être tout retourné". Sauf que dans l'usage évoqué ici la dimension tragique est essentielle, alors que dans le langage courant l'image touche au genre du "grotesque"et à l'imagerie populaire du monde à l'envers.



Puis s'impose à nouveau à ma mémoire l'image d'un passage de la mise en scène de Roméo Castellucci pour Moïse et Aaron, opéra de Schönberg donné en 2014 à l'Opéra Bastille de Paris (cf article du blog du 15/12/2014). L' univers très onirique proposé par le metteur en scène, comme pour beaucoup de ses créations, met le spectateur aux confins du sommeil, du rêve, du fantasme, de l'hallucination, à la rencontre de ses mondes infantiles. Une prouesse à partir de ces personnages bibliques!


Lors d'un moment sidérant de la mise en scène, nous voyions en fond de scène un décor de montagne qu'escaladaient plusieurs personnages d'alpinistes. Ils étaient réellement harnachés et balançaient leurs jambes tout en étant hissés vers le haut de la montagne. Leurre du théâtre, oui... Mais  la surprise a tout fait basculer d'un coup dans l'effroi: voilà qu' ils avaient dépassé le sommet de la montagne! Ils continuaient leur ascension infinie dans le ciel, dans le décor du ciel! Et le temps que je prenne conscience de ce dépassement, voilà que la montagne elle-même se détachait, se renversait,  se retournait comme un gant, sans pour autant offrir un intérieur au lieu d'un extérieur, sans qu'aucun repère ne puisse nous rassurer sur ce qui s'était montré là!


Tous ces retournements! Tous ces mouvements dangereux ou inquiétants, même s'ils signifient aussi des ouvertures possibles!


Et puis ces dernières semaines, le Musée du Jeu de Paume nous offrait à Paris l'exposition "Soulèvements" à prendre dans tous les sens du terme, politique, physiologique, géologique esthétique, etc. Quelle magnifique idée! Très approfondie dans les textes du catalogue, notamment par Georges Didi-Huberman, initiateur de l'exposition. Cette thématique est venue relancer et enrichir pour moi celle du retournement.


Un des chapitres de son texte pour le catalogue s'intitule "S'élève un geste". J'y ai entendu la résonance du travail de Jean-Max Gaudillière à partir de "Un enfant se lève" (cf de nombreux articles de ce blog sur le travail accompli avec son séminaire coanimé par Françoise Davoine).


A partir des mouvements du corps et des gestes de soulèvement, Didi-Huberman propose de faire différents liens notamment avec les "images survivantes" de l'historien de l'art Aby Warburg (dont parlaient souvent Françoise Davoine et Jean-Max Gaudillière): "Les gestes se transmettent, les gestes survivent malgré nous."


Et il rend hommage à la capacité d'Aby Warburg d'élaborer "une théorie du renversement des valeurs appliquée à la sphère culturelle en général". Tous ces textes évoqués ici et dans le catalogue sont exigeants mais fort stimulants si l'on peut s'y plonger, alors que l'exposition est terminée!


Images, corps, gestes, langage... Cette approche thématique a quelque chose de particulièrement vif, quand on se laisse aller à éprouver ses effets en nous. Elle peut susciter un embrasement d'idées, une floraison d'associations entrant en résonance avec nos propres recherches, notre propre sensibilité, notre mémoire. Comme un soulèvement de vagues qui vous emporte au bord de rivages à découvrir ou redécouvrir...    



samedi 14 janvier 2017

corps de souffrance, corps en danse

Autres états du corps (cf l'article précédent)... certains souffrant tellement, comme ceux de Bernard Buffet ou ceux de Marc Petit, exposés récemment à Paris! Pourtant, l'un et l'autre imposent une telle force à leur création que la souffrance m'y apparait mobile, suggestive, proposant de multiples échos au lieu de figer le regardeur.


En effet il y a les souffrances qui se répètent, qui stagnent et font stagner l'alentour, et il y a celles qui sont recherche de vie, comme la folie peut être recherche de guérison.


Les portraits de Bernard Buffet nous regardent. Je me souviens qu'autrefois, lorsqu'il était au sommet de sa gloire mais décrié pour les nouvelles orientations de son travail, je m'étais détournée de ce que me suggérait cette oeuvre.... ces traits durs, ce noir, cette insistance... comme je m'étais détournée de bien d'autres oeuvres qui m'ont rattrapée crûment par la suite... Il faut parfois du temps pour accueillir psychiquement l'autre que l'on veut étranger.


Aujourd'hui, beaucoup de personnes de mon entourage se sont détournées de l'oeuvre de Marc Petit que je les invitais à découvrir à la galerie Schwab à Paris. Corps écrasés, encore? Mais l'artiste y cherche bien la vie, nous dit-il dans une video diffusée à la galerie. (La galerie inaugure le 28 Janvier un espace permanent Marc Petit dans ses locaux).


Ne pas renoncer, la vouloir toujours présente, cette vie, même quand elle semble avoir disparu... Cela doit faire écho à beaucoup de soignants et d'accompagnants de personnes au bord de la mort ou de l'inhumanité! Trouver toujours l'humain chez celui qui n'en a plus l'apparence...


Ecrasement des corps qui semblent à l'opposé de la danse ou des "soulèvements" que propose le musée du Jeu de Paume à Paris? Pourtant, peut-être peut-on les voir plutôt comme des corps captés juste avant qu'ils se soulèvent, qu'ils soulèvent des montagnes...


Alors pour "enlever" la fin de cet article comme un rythme musical, j'évoquerai la création d'états du corps magnifiquement sensuels, respirés et enjoués, même dans la gravité du monde, que nous offre Sébastien Laudenbach avec son film "La jeune fille sans mains". 


En lisant un tel titre, on pense à ces portraits liés aux mutilations des guerres comme celui de Kirchner "Autoportrait en soldat", datant de 1915 (facile à trouver sur internet): une main coupée montrée mais non éprouvée par le peintre dans la réalité de son corps et portant à elle seule la trace des mutilations de tous ordres imposées par cette guerre de 14. Il y a aussi le texte de Blaise Cendrars, du même nom. J'y reviendrai.


Mais dans le troublant film de Laudenbach, le scénario s'inspire d'un conte des frères Grimm. Les mains de la jeune fille ont été coupées non pas pendant la guerre mais dans l'intime de la vie familiale. Il y aura fallu cependant l'intervention d'un diable tentateur... Une création à contre-courant, pourrait-on dire, comme savent nous y inviter les contes et pourtant qui laisse une mélodie en tête, un souffle, comme un trouble de beauté à faire résonner avec notre monde si déroutant, et tout cela grâce au concours d'un conte et d'un dessinateur inspiré... 

dimanche 25 décembre 2016

corps de femmes recréés, occupés, défigurés, décomposés

Les artistes ont parfois une capacité à mettre en images les états du corps les plus insaisissables. Mais s'agit-il vraiment du corps ou plutôt de certains états psychiques vécus à travers le corps? Corps-symptômes, pris dans des éprouvés inconnus, angoissants, à rendre fou! Eprouvés qui peuvent aussi faire croire à celui qui les vit que tout se voit, s'inscrit sur le corps de façon visible, et qu'il ne peut rien en préserver du regard de l'autre.


Il y aussi ces sortes de visions, de projections que nous faisons de l'autre, de ses débordements d'humeur ou de ses inconstances, de ses attitudes incompréhensibles et imprévisibles, surtout quand elles sont vécues dans l'enfance à l'égard de parents, ressentis comme tout-puissants. Elles peuvent rester agissantes tout au long de la vie.


Précisément les artistes nous en offrent parfois des traductions saisissantes que le regardeur peut recevoir et tenter de s'approprier. Plusieurs expositions en donnent l'occasion ces derniers temps.


En particulier celle du musée Cantini à Marseille, sur le rêve (jusqu'au 22 Janvier 2017). On y voit cette tête de femme peinte par Victor Brauner qui fait sentir l'effroi de se sentir doublée d'une présence...étrangement invisible, mais si prégnante pour le regardeur... Apparemment tout est beau et lisse sur ce visage de femme. Mais par derrière, qu'est-ce donc que ce monstre noir qui apparait comme une excroissance de sa tête? Belle et Bête en métamorphose redoutée... La Belle sait-elle ce qui se trame dans sa tête?


Son regard, quasi de verre, est-il tourné vers l'intérieur d'elle-même? Figuration de ce que l'on peut projeter de l'horreur de soi ou de l'horreur de l'autre, dans sa capacité de tromperie? Ou bien, à une échelle plus anthropologique, destin inéluctable de la beauté humaine appelée à être dévorée, défigurée, transformée en monstre par un agresseur, toujours tapi par derrière? Cette oeuvre date de 1941, alors que L'Europe est envahie par les nazis. L'artiste, juif d'origine roumaine, émigré en France et surréaliste, l'a intitulée "Conciliation extrême"!


D'autres états du corps figurés par Magritte sont visibles au centre Pompidou à Paris en ce moment. L'un d'eux apparait comme une version beaucoup plus lisse, mais en mouvement et humoristique, de cette colonisation par l'autre, avec "Les jours gigantesques".


La femme se débat ici mais l'homme la colle comme une deuxième peau.  Terrible risque pour elle de confusion avec le corps de l'autre! Terrible attraction pour lui par le corps de l'autre, désinvesti de sa dimension de femme! Il a déjà contaminé sa peau. Jusqu'où ira-t-il? Cependant il s'est  amputé d'une grande partie de son propre corps!


Un autre tableau célèbre de Magritte est présenté à Paris mais troublant, écoeurant même, dans ce qu'il donne à voir du corps de l'autre: il crée une envie de s'en détourner. Plus rien n'y est à sa place! Mais faut-il parler de corps ou de visage? Le corps entier occupe la tête de cette femme! Sans doute l'artiste en a-t-il fait un éclat de rire... Un éclat de rire surréaliste...


Et pourtant, quelle impudeur, quelle horrible nudité! Ce tableau-là s'intitule "Le viol" et date de 1945.  Magritte en a fait une autre version quelques années plus tôt. Qu'est-ce-qu'il cherche donc à violer ici, même s'il en rit? Ce n'est qu'une représentation, certes, une création, mais elle fait venir au regardeur tant d'associations les plus actuelles, les plus crues, les plus révoltantes! Aussi bien en raison de la date de sa création que de ses résonances avec les guerres actuelles...


Peut-être y a-t-il dans ce corps monstrueux quelque chose à la mesure de ce que vit une femme violée? A moins qu'il ne s'agisse de ce que peut éprouver un violeur qui veut s'approprier l'autre en recréant son corps selon sa pulsion?


A propos de ce tableau, Magritte exprime dans une lettre à son ami C.Spaak ce qui à ses yeux est essentiel dans l'art: "une pureté, une précision de l'image du mystère, qui ayant abandonné toute conjoncture accidentelle, soit décisive" (in René Magritte, signes et images de Harry Torczyner, Edition Draeger 1977). Ce décisif a bien quelque chose de glaçant, ici...


Pour sortir de l'horreur du corps qui n'est plus que chair obscène, nous pouvons revenir à Marseille pour nous attarder sur cette Thérèse Walter intitulée "Dormeuse aux persiennes", corps de femme aimée "recréé" par Picasso en 1936. Etrangement, de ce corps décomposé se dégage une sensualité, une beauté, une puissance émouvantes, tout en suscitant simultanément un trouble d'inquiétante étrangeté.


Visions de corps de femmes par des artistes hommes qui se parlent aujourd'hui d'une ville à l'autre, de Marseille à Paris.  Visions qui offrent au regardeur d'autres possibilités de créations intérieures, de rêveries éveillées et d'associations libres. Un vent de liberté malgré certains chemins ouverts vers l'horreur... 


lundi 5 décembre 2016

Depuis Novembre 2016

Lors de "radios-trottoirs" de chaines télévisées, on pouvait entendre que l'état des connaissances du public sur ce que commémorait l'Armistice du 11 Novembre était bien flou. Sans doute aussi aussi sur le sens même de ce mot bizarre, "armistice" (du latin "arma", arme et "sistere" arrêter, d'après le Dictionnaire Le Robert).

En cette période qui suit le jour des morts, les cimetières sont généralement très fleuris et j'ai pu le constater récemment à Sète. Bien sûr, tout le monde connait le cimetière marin de Sète mais on ne sait pas toujours qu'il y a deux cimetières à Sète, le fameux dit "marin" et l'autre dit "Le Py".

Quand on cherche la tombe de Georges Brassens, on s'étonne parfois de ne pas la trouver avec celles de Paul Valéry ou de Jean Vilar. C'est qu'il se trouve dans cet autre très beau cimetière, celui qui n'a pas été immortalisé par le grand poète Valery. 

Dans ce cimetière Le Py on trouve aussi des carrés instructifs, celui des Musulmans, celui des enfants. Et puis les carrés militaires avec un ensemble de tombes datant de la guerre de 14, de celle de 40 et de celles de la décolonisation. Beaucoup de noms d'origines diverses, des noms arabes, notamment, mais aussi, plus surprenant, des noms allemands de combattants de la guerre de 14 ayant été soignés dans la région.

En me documentant, je redécouvre qu'il n'a pas toujours été possible d'enterrer individuellement un soldat. Ce devrait être une évidence, et pourtant, dans ce contexte, cette donnée prend une nouvelle portée.

Dans un passionnant article publié dans un ouvrage collectif  "Les cimetières militaires de la grande guerre 1914-1940" (Editions La Découverte, 2011),  l'historien Antoine Prost rappelle ceci: "Un cimetière étant par définition une réunion de tombes individuelles, parler de cimetière militaire, c’était affirmer que tout soldat, quel que soit son grade, avait droit à une sépulture individuelle, alors qu’auparavant, seuls les officiers bénéficiaient de ce privilège, les soldats étant inhumés anonymement dans des fosses communes. La reconnaissance du droit de tout soldat à une sépulture individuelle consacre donc l’égalité fondamentale des citoyens."


Et la loi du 29 décembre 1915 énonçait désormais : « tout militaire mort pour la France a droit à une sépulture perpétuelle aux frais de l’État ». Nécessité donc d'inscrire les noms et de ne plus s'en tenir au jet des restes des corps dans la fosse commune. Quel pas symbolique important!

Cette avancée va de pair avec l'évolution du travail des historiens sur les guerres, ceux-ci étant devenus beaucoup plus attentifs depuis cette "grande" guerre dont l'armistice se commémore en Novembre, aux destinées individuelles des soldats ainsi qu'à celles des civils à l'arrière des fronts. Et de nos jours, c'est aussi aux suites de la guerre chez les descendants des soldats et des combattants qu'ils s'attellent en s'appuyant beaucoup sur les témoignages, travail qui peut être mis en relation avec ce qu'abordent parfois les psychanalystes avec la parole des héritiers des générations suivantes sur leurs divans.

Les cimetières si fréquentés en ces périodes de Novembre ont toujours tant de choses à nous apprendre et tant d'émotions à nous faire vivre, à la croisée des histoires individuelles, familiales et de la grande Histoire! A condition toutefois de s'y attarder, d'y ouvrir les yeux, d'y lire les inscriptions multiples qui se présentent et leurs résonances en nous...

jeudi 10 novembre 2016

Des poupées cousues d'enfance et d'Histoire


Etonnantes créations à partir d'objets- poupées présentées récemment à Paris. Il y avait eu cet été une magnifique exposition à la Halle saint Pierre, celle de la collection de l'abbaye d'Auberive. Parmi les oeuvres, une série de poupées de chiffon marquées de la guerre de 14 et évoquant aussi la guerre dans le quotidien de la vie, celle qui vous étouffe au fond des cuisines et des sombres chambres...

Ces bourrages sont l'oeuvre de Francis Marshall, peintre découvert par un collectionneur d'art brut. Souvent exposés, ils ont rejoint le musée d'art brut de la Fabuloserie en Seine et Marne. 

Ci contre, "La chambre 23" datant de 2007. Ces poupées sont intrinsèquement liées aux objets, et deviennent aussi surfaces d'inscription de dates et de noms, ici celui de l'artiste sur la chaise ci-dessous.

Même sans rien connaître de la vie de cet homme, on peut sentir la force de cet univers d'emprisonnement, de folie et de traumatisme de guerre. La date de 1915 apparait sur l'une des poupées, trop peu lisible pour la reproduire ici.

Il y a eu également au Musée d'art et d'histoire du judaïsme à Paris une très belle exposition des oeuvres de Michel Nedjar à l'occasion d'une donation faite au Musée. Cet artiste fils de tailleurs juifs de pères en fils a réussi lui aussi à travailler son monde intérieur avec des poupées fabriquées en chiffons et autres rebuts, en lien avec la tradition juive des schmattès (mot yiddish qui évoque le métier de tailleur et aussi la fripe).

Les poupées de Nedjar abordent ainsi les questions d'identité, de langue et de transmission à travers une forme d'expression issue de son enfance et parvenant à atteindre une dimension symbolique universelle à partir de son monde intime devenu aussi caisse de résonance de l'Histoire. Dans une émission de France culture, "Talmudique", il rappelle la phrase de Gombrowicz "tout est tissé d'enfance".


Nedjar a été passionné d'art brut et a été cofondateur du musée de l'Aracine. Ses poupées (exemple ci-contre) faisaient l'objet de rituels, opérant pour lui comme des rituels de renaissance. Il s'en explique de façon très émouvante dans une video disponible sur internet. On peut penser encore aux Vénus préhistoriques avec leurs formes généreuses et troublantes, apparemment grossières mais à la mesure des peurs devant l'informe, le non représentable et le difforme auquel le monde infantile a nécessairement affaire.

A Lempedusa aussi, des rescapés sur l'île avaient créé une madone de chiffons (cf article précédent du blog). Un hommage rendu par ceux qui avaient échappé cette fois-là à la guerre et à la mort. Hommage aux frontières de l'extrême, entre vie et mort.

Aujourd'hui, le hasard des programmations nous donne l'occasion de voir un film d'animation hors normes, construit à partir de poupées-marionnettes étonnamment parlantes, "Ma vie de courgette" du réalisateur Claude.Barras. Il ne s'agit pas de guerre ici mais de situations traumatiques vécues par des enfants finalement accueillis dans un foyer. L'émotion de l'enfance qui y est convoquée peut aller droit au coeur du spectateur et à son intelligence, quel que soit son âge.

Cette référence peut sembler sans rapport avec les poupées évoquées plus haut. Pourtant la force incroyable de ce film, grâce à la réalisation mais aussi à l'expression des poupées et à la finesse du scénario (dû à la réalisatrice Céline Sciamma), a fait exploser tous les critères des programmations à succès et bouscule l'échelle des âges supposés s'y intéresser, même si l'enfance y est reine. L'émotion prend ici une dimension symbolique tout à fait bienfaitrice dans le monde qui est le nôtre. Elle est porteuse de rencontres, de paroles et de pensées qui peuvent s'inscrire, pour les protagonistes du film comme pour les spectateurs, dans une temporalité décollée de l'immédiateté.  Et du coup, les liens avec des éprouvés exprimés à travers nos constructions d'enfants, faites de bric et de broc, se libèrent et nous invitent à un étonnant voyage psychique.



vendredi 21 octobre 2016

Lempedusa, encore et toujours!

Dans le précédent article, j'ai évoqué une exposition du Mucem de Marseille qui avait eu lieu en 2015 intitulée "Lieux saints partagés". Elle y présentait, entre autres, des documents illustrant la tradition ancienne d'accueil des naufragés et des rescapés de toujours par les habitants de l'île de Lampedusa à travers le temps. Ile qui par ailleurs servait aussi d'escale pour les navigateurs.


Cette photo de Franck Pourcel prise en 2012 à Lampedusa montre une sculpture faite par des migrants avec des matériaux de rebut  et qui évoque une sorte de madone avec femme et enfant.


L'exposition précisait que depuis le XVIème siècle il existait une grotte dédiée à la fois à Marie et à un saint musulman. Les marins des deux religions y déposaient des offrandes et des vivres destinées aux éventuels naufragés. D'où l'appellation de "Madone des naufragés" donnée à cette vierge.


Il est précieux d'avoir ainsi l'occasion de mettre en perspective les évènements de notre monde d'aujourd'hui avec  ce que le temps a forgé pas à pas bien avant le présent de notre actualité. Cette tradition, d'accueil mais aussi de partage des lieux saints entre différentes religions, se heurte aujourd'hui à une catastrophe, si l'on s'en tient aux images médiatiques, aux chiffres démesurés qu'on annonce et à la répétition de l'impuissance qu'ils révèlent.


Pourtant il existe d'autres regards possibles sur ce qui se passe là-bas, d'un côté et de l'autre des parties clivées de cette île. C'est ce à quoi nous invite le documentaire exceptionnel de Gianfranco Rosi "Fuocoammare Par delà Lampedusa", qui a travaillé sur le long terme avec les habitants de l'île, ceux dont la vie continue tant bien que mal et ceux qui s'exposent à ces raz de marée incessants de naufragés, vivants et morts. 


Il leur a consacré une attention prolongée pour saisir la vie dans tous ses états, à travers notamment l'engagement bouleversant d'un médecin de l'île aussi bien que la vie des enfants et de leur famille, éloignés, même clivés, de ce qui se vit sur la côte où sont recueillis les migrants.


Un tel regard de documentariste et de cinéaste à part entière, en particulier la construction de son film, permettent au spectateur d'être à la fois informé, au plein sens du terme, touché et capable de penser quelque chose de cette situation pourtant démesurée.


Objet présenté au Mucem avec cette phrase:
"Dono Di Sua Santita
Papa Francesco S.Natale 2013"
Quel soulagement que les créateurs puissent poursuivre leur exigence de travail et la faire partager, à contre-courant du désastre auquel conduit la diffusion accélérée d'informations supposées telles mais qui ne sont que des "données" accumulées sans perspective!


Ces créateurs nous redonnent ainsi accès au temps pour penser et d'abord pour éprouver ce qui nous est donné à voir. Et des moments si différents les uns des autres peuvent captiver le spectateur dans l'émotion la plus simple, dans un sourire complice, aussi bien que dans l'effroi, et le sentiment d'accéder à l'irreprésentable.


Après avoir vu ce film, je me suis sentie accaparée par une image, d'abord insaisissable, qui semblait chercher à accéder à ma mémoire. Elle venait se superposer à celle de ce formidable match de foot filmé par Rosi entre les réfugiés composant des équipes à partir de populations de multiples nationalités attendant dans leur camp. 


Et peu à peu s'est précisé en moi le souvenir d'un non moins extraordinaire jeu de foot, sans ballon celui-là, qui venait du film "Timbuctu" du réalisateur Abderrahmane Sissako, Partie de foot qui narguait la terreur que voulait faire régner les islamistes sur les populations. Cette partie était exemplaire des capacités de résistance que peuvent opposer le jeu et le rire et dont font souvent preuve les enfants dans des situations dramatiques; capacités que n'avaient pas perdues ces adultes-là... 

vendredi 30 septembre 2016

Echoué, l'homme de sable?


Ce matin-là il est encore tôt sur cette plage méditerranéenne. Mais déjà quelques pêcheurs se sont postés avec leurs lignes plantées face à la mer. Et quelques coureurs, « joggers », longent la ligne des flots en jonglant avec les vagues qui s'échouent sur le bord. A la recherche de la meilleure densité du sable pour courir, je suis quelques traces de pas déjà inscrites avant les miennes, plus ou moins effacées, et m'en écarte parfois, selon la montée des vagues.

Celles-ci ne menacent en rien habituellement le rythme des flâneries au bord de la mer comme celles des océans peuvent le faire, mais elles surprennent parfois en venant lécher les affaires déposées trop près du bord. A cette heure-ci, pas d'affaires, juste les lignes de pêche porteuses de fils invisibles et des traces, inscrites peut-être depuis la veille, ou fraîchement  laissées le matin même.

Je poursuis donc ma course avec elles et à mon retour j'ai le plaisir de regarder la mer depuis un autre axe. En sens inverse ? Oui mais surtout en accédant intérieurement à des sens multiples. En revenant sur mes pas, je découvre quel a été mon regard dans l'autre sens; et tout ce qu'il a manqué, croyant avoir été pourtant très aiguisé, malgré la course.

Quelque chose me trouble soudain, comme une ombre, une présence inaperçue derrière moi. Je me retourne mais m'aveugle devant ce qui m'apparaît en un éclair. Un homme échoué ? Quelqu'un qui s'est enterré dans le sable comme aiment à le faire les enfants ? Hier, j'en ai vu deux, ensablés jusqu'au cou côte à côte et qui devisaient plaisamment... Mais ici, pas de plaisir, des images effroyables qui se superposent aussitôt à cette silhouette ensablée. Comme si quelqu'un, un cadavre, s'y trouvait enfoui... enfin non, pas enfoui...plutôt en relief mais comme une excroissance, une boursouflure, une enflure du sable qui cacherait quelque chose... quelqu'un...


Prise dans ce double retournement, je m'arrête et je regarde; je regarde cette étrange sculpture éphémère mais je scrute aussi ce qui surgit en moi. Lampedusa, et sa longue histoire d'accueil de migrants racontée dans une exposition du Mucem vue en 2015, le héros de conte, Sindbad le marin, et ses échouages successifs, toujours recommencés et toujours racontés, les moulages des corps de Pompei, et puis différents textes d'écrivains, entendus à la radio, et qui racontent les dérives des migrants d'aujourd'hui, leurs espoirs et leurs révoltes, et à travers des personnages de fiction aussi, ce qui leur vient parfois d'idées destructrices, de rage, de désirs de vengeance...

Cette silhouette de sable est en posture allongée, à plat ventre, comme peut l'être une personne endormie, mais surtout comme l'était l'enfant échoué sur le bord de la Méditerranée et dont la photo tant de fois publiée dans les medias ces derniers mois, exposée, a tant fait parler et sans doute tant fait éprouver!

J'aurais bien aimé rencontrer celui qui avait conçu cette forme allongée de sable! A quoi pensait-il ? Qu'avait-il en tête en la laissant ainsi abandonnée sur la plage ? Avait-il plutôt choisi de l'exposer ? Qu'elle fasse événement pour quelqu'un ? Qu'elle le fasse rêver ? L'avait-il simplement livrée à la mer, comme l'ont été tant de migrants avant elle ? Etait-ce un discours politique?

Je suis passée une première fois devant elle sans la voir, en courant. Ce n'est qu'à mon retour, en marchant, que j'ai senti que quelque chose m'échappait derrière moi. Double retournement, encore... Comme ceux que je travaille avec la psychanalyse. Oui, cette silhouette me fait rêver, au sens bionien du terme.

Au fil de ma rêverie, je vois les vagues lécher ce qui reste des jambes de l'homme de sable. La mer en a déjà emporté une partie... Elle continue... Personne ne pourra s'approprier cette œuvre. Seulement la mer. Ou alors un destructeur sans capacité à rêver... ou bien encore un enfant qui détruit le soir ce qu'il a construit dans la journée sur le sable mouvant...

Quant à moi, cette magnifique matinée m'a projetée dans l'écriture en m'offrant cette œuvre, presque invisible, et qui du coup laissait advenir encore toute une myriade de silhouettes associées par moi-même, depuis celles des contes d'Hoffmann ( « L'homme au sable » en particulier) ou celles des contes de Perrault ("la Belle au Bois Dormant"), celles de la Bible (avec la statue de sel) jusqu'à celles de l'actualité des guerres et de leurs effets éternellement destructeurs.